St Jacques – La Mecque
– Jérusalem – Le Ciel
Je reviens du Maroc où j’ai
découvert au dessus d’une porte de Tiznit… une
coquille St Jacques ! Vestige d’un antique St Jacques – La Mecque ?
Ou plus probablement couronne royale (on ne représente normalement pas le Créé) ?
Peu importe. Cela a remémoré à ma prière ce pèlerin de St Jacques porté disparu
à la frontière Maroc/Algérie alors qu’il souhaitait traverser cette frontière à
pied pour se rendre à Jérusalem par le Maghreb. Et avec lui tous ces émigrés Sub-Sahariens
ignorants des panneaux d’avertissement, innocents, refoulés du Nord par camions
entiers et lâchés là en pleine nuit, dans cette zone minée sur des km où les
militaires des deux pays liquident tout ce qui bouge. On aurait tort d’accuser
le seul Maroc de « réguler » ainsi horriblement le flot de désespérés
que les passeurs font transiter par son territoire vers la promesse de faux
paradis, et qu’il doit, sur demande des états européens -eux-mêmes sous
pression de leur opinion publique-, « renvoyer à la frontière ».
Comme les innombrables noyades de ceux qui auront réussi à parvenir jusqu’à la
mer et dont nos côtes accueillent les cadavres, tout cela n’est que le produit
de nos politiques anti-migratoires. On ne peut certes pas accueillir toute la misère
du monde, et les pays tampons non plus, mais puisse la mémoire de ce pèlerin,
de ces migrants, ouvrir un minimum une brèche de pitié dans nos frontières et
barricades intérieures ! Je ne saurais trop vous inviter, pour vos
prochaines vacances sous les palmiers marocains, à pénétrer dans ce pays à
pied, par les rares frontières terrestres des enclaves espagnoles barbelées de
Ceuta et Melilla. Comme de St Jacques, on n’en revient pas indifférent !
Faut-il rappeler que le pèlerin
n’est d’abord qu’un migrant ? Dans un précédent article (http://huguesd.chez-alice.fr/L'ADSL
gratuit et illimite.htm) je me demandais pourquoi sur une fresque des
pèlerins d’Emmaüs de nos montagnes le Christ était le seul à avoir les
attributs du pèlerin. La réponse m’a été donnée par un spécialiste de St
Jacques, qui nous renvoie à l’étymologie du mot « pèlerin », « peregrinus » en latin, qui signifie
« étranger »: les disciples d’Emmaüs, voyant Jésus feignant d’ignorer
les évènements de la Passion, lui disent en effet « es-tu le seul étranger
à Jérusalem, qui ne sache point les choses qui s'y sont passées ces jours-ci ? »
(Luc 24,18 ; traduction Osterwald). Et voilà Jésus lui-même, au cœur même de
l’évènement, devenu « étranger, peregrinus »
en son propre pays, et pour la postérité jusqu’au fin fond des Alpes ! Les
symboles jacquaires ayant accompagné les autres « peregrinos »
du Moyen-Âge franchissant les Alpes, les peintres du XVe n’ont eu
aucune panne d’inspiration pour représenter le « peregrinus »
par excellence !
A sa suite, le pèlerin
« moderne » est aussi un étranger. C’est évident dans les « albergues de peregrinos » où
le nombre de nationalités qui s’y mêlent, la multiplicité de motivations et
d’origines sociales fait que nous sommes tous des étrangers les uns pour les
autres. Frontières (et non barrières !) de la langue, frontières sociales
qui volent en éclat, richesse des rencontres comme autant de découvertes de
notre voisin autrement ; mais aussi pour chacun, exil de notre patrie
(même les Espagnols ne sont plus chez eux sur le Camino !),
exil de notre chez-nous, exil de nos amitiés, affinités, bienfaiteur exil de
notre quotidien et de la routine ! En exil, en marche, en exode, en migration
spirituelle. Vers quel refuge, quel paradis, quel je ne sais quoi au bout de la
fuite ? Le « refugio » du soir bien
sûr, le camp de réfugiés, parfois au prix de trop de compétition encore. Nous
qui donnons des leçons d’intégration aux réfugiés, dans quelle mesure les
réfugiés spirituels que nous sommes en Chemin s’intègrent-ils à la communauté
qui leur offre l’hospitalité première, au rythme de vie du pays traversé sans
imposer le nôtre, laissons-nous le souvenir d’un passage propre et respectueux ?
Oserait-on pour autant « refouler à la frontière » sur le
Chemin ? Ce serait perdre le Chemin lui-même, perdre l’identité pèlerine,
comme l’on peut perdre l’identité humaine, la vie. Alors, au-delà de
l’appropriation progressive de l’identité de réfugié spirituel, vers quoi
fuyons-nous ou tendons-nous ? Vers Qui ? Qui nous accueillera au
bout ? Celui qui est le Chemin lui-même, en Vérité, et pour la Vie.
Etrangers, ballottés de refuge en
refuge, jetés chaque jour sur les routes, nous sommes en état de survie,
soucieux du jour présent, et nous le recevons au lieu de vouloir nous
l’approprier ; nous sommes la proie de l’incertitude permanente, et elle
nous offre la générosité de la Providence. De notre survie nous percevons la
Vie. Fuyant notre protectionnisme qui empêche quiconque d’entrer en nous et
nous empêche de sortir de nous-même, nous voilà en exode, demandeurs d’asile
terrestre. Fuyant nos pandémies de connerie, nous voilà réfugiés sanitaires, en
quête d’un monde sain(t). Fuyant nos froideurs, l’individualisme
et le refroidissement global, nous voilà réfugiés climatiques, en quête de chaleur, de communion, de tendresse. Fuyant
l’utopie de croissance économique perpétuelle, nous voilà réfugiés économiques,
en quête de la seule énergie et de la seule richesse
inépuisables, la croissance spirituelle. Fuyant même notre identité d’étranger,
nous voilà réfugiés politiques, en quête de notre
véritable identité de frères. Fuyant notre misère humaine, celle que nous ne
pouvons accueillir parce nous refusons d’accueillir la misère humaine, miroir
de la nôtre, nous voilà réfugiés spirituels, demandeurs d’asile, d’asile
spirituel, demandeurs de patrie, de patrie céleste ! La Terre promise est
Ciel promis ; il n’a point de frontières ; il n’y aura pas de
reconduite à la frontière: « Celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas
dehors » (Evangile de Jean 6,37 ;
phrase affichée à la porte d’un temple Réformé sur le Chemin).