Peut-on retourner en Egypte et Tunisie ?

                Je reviens d'un voyage de rencontres dans la nouvelle Egypte, celle de l'"Après 25" (comprenez après la révolution du 25 janvier). J'y ai trouvé des stations balnéaires européennes devenues villes-fantômes, avec un gros désœuvrement, mais aussi la possibilité, privilèges rares, de vivre sans avoir besoin de réserver à l'avance un temps de retraite très calme au Monastère Ste Catherine, et même de passer la nuit seul au sommet du Mont Moïse ! Un moine témoignait que lorsque la police avait subitement disparu dans les premiers jours de la révolution (ce qui fait un gros vide en Egypte !), les descendants (musulmans pour la plupart) des futurs bédouins placés là au Vie siècle par l'empereur Justinien pour assurer la protection de ce lieu saint ont immédiatement proposé de reprendre la mission qui leur avait été confiée 1400 ans plus tôt… réinvestissant de manière un peu spontanée les innombrables check-points du désert !

                J'ai aussi pu au Caire rencontrer divers chrétiens de cette mosaïque religieuse qui puise aux racines de l'évangélisation par St Marc, et prier avec eux en arabe, copte, italien, français, grec, en rites copte catholique, copte orthodoxe, latin, ou grec orthodoxe… Dans le vieux Caire (copte) une synagogue au milieu des églises orthodoxes témoigne de la ressemblance architecturale entre lieux de cultes juifs, chrétiens, musulmans à une certaine époque, avec la place plus ou moins développée de la Parole, l'orientation de la prière vers le Sanctuaire, la sacralité de la Terre, l'omniprésence de la Lumière… jusqu'aux murs ornés de ces somptueux motifs de marqueterie ne différant que par le symbole géométrique (étoile / croix / croissant). Un appel à rejoindre Christian de Chergé dans sa quête éperdue de la Ressemblance, tendus vers l'Unique, en jouant de nos Différences.

                Belle surprise aussi de voir qu'en ce pays (et pas par laïcité comme en Turquie) les chrétiens pouvaient très librement entrer et prier dans les mosquées (moyennant le respect dû à ces lieux bâtis à la gloire de Dieu). Beau moment de compassion ainsi dans la grande mosquée El Azhar, auprès de l'entrée assez fréquente et très sobre de cercueils venant reposer un moment là avant d'aller déposer le corps à même la Terre. Et même, invitation à monter au sommet du minaret de ce lieu saint de l'Islam qui rayonne sur le monde musulman… et où je me suis retrouvé à l'heure de l'appel à la prière ! Bel appel pour nous aussi…

                Le lendemain, riche visite au monastère copte St Siméon le tanneur, en périphérie du Caire, juste au dessus du Moqattam, l'immense quartier de recyclage des déchets du Caire, comme une énorme communauté Emmaüs à dimension égyptienne ! Ce lieu de pèlerinage couru des Cairotes vient de la vision de St Siméon ayant vu le Patriarche Abraham soulever la montagne du Moqattam pour la déplacer plus loin, le soleil pénétrant alors entre le sol et la montagne, vive image de la Résurrection ! On comprend la force de cette vision en découvrant ce lieu de misère et de concentration humaine, coincé entre le périphérique du Caire, la Cité des morts (immense cimetière ou vit la population), et la falaise du Moqattam. Seule la foi peut déplacer de telles montagnes ! On n'accède à ce monastère, sorte de Lourdes local, havre de paix, de propreté et de dignité, composé de 7 églises troglodytes seulement dégagées de leurs gravats dans les années 1980-95, que par les Pauvres (Coptes pour la plupart) vivant au pied, y venant eux-mêmes en grande dignité et beaux vêtements -pour qui ce monastère est une bénédiction !-, et ce voisinage présente beaucoup plus de cohérence que celui de Lourdes ! L'accueil du quartier est d'ailleurs on ne peut plus vrai, ces gens qui n'ont rien à vous offrir étant peut-être parmi les rares Egyptiens à vous refuser de l'argent !

Miracle du déplacement du Moqattam.jpg

                Enfin il y a la nouvelle Egypte, toute une jeunesse essentiellement, avide de modernité, et m'ayant plus d'une fois témoigné de leur amour de l'Egypte libérée, et de leur fierté d'avoir été pro-moteurs du printemps arabe ! Bien sûr le désenchantement guette, avec les touristes qui tardent à revenir (30% de l'économie locale stoppée net, c'est autre chose que notre "crise" !), et l'avenir à inventer, faute de force politique moderne bien constituée à l'approche des élections. Mais quelle joie par exemple de voir cette jeune musulmane défendre avec avidité "sa" révolution, lors d'une conférence à l'Institut culturel français d'Alexandrie sur "le journalisme participatif (SMS, Facebook…) à l'épreuve du printemps arabe", et tout simplement s'étonner joyeusement de pouvoir participer librement à de tels débats ! Joie aussi de voir ces jeunes prendre goût aux manifestations bon-enfant qui égayent maintenant régulièrement la Place Tharir: ce sont elles qui m'ont accueilli au Caire un vendredi, une pour réclamer la Sécurité Sociale (on est loin de la défense agressive de nos privilèges sociaux en France !), et une en solidarité avec la Palestine à l'approche de l'ouverture de la frontière égyptienne avec Gaza, autre très soulageante nouvelle de ce séjour !

                Alors, peut-on retourner en Egypte et en Tunisie ? Il y a, me direz-vous, ces affrontements récurrents entre coptes et musulmans. Décidément les médias ne vous ont encore parlé que de ce qui allait mal; c'est comme si l'on ne voyait de l'étranger la France que comme une poudrière permanente d'émeutes de banlieues et de voitures brulées; il vaudrait alors mieux pour vous jeter votre téléviseur dans la fournaise ! Mais saviez-vous que ces éclats millénaires qui n'ont rien à voir avec la révolution commencent souvent par une histoire d'amour, ou privée, entre un musulman et une chrétienne, ou l'inverse. La famille s'y oppose, pas toujours la musulmane d'ailleurs, et cela dégénère en affaire de quartier, attisée en général par la misère. On peut s'inquiéter de la proportion à l'échelle égyptienne que cela peut prendre, et de la récupération de querelles de quartier par des Salafistes importés d'on ne sait où pour semer la pagaille, tels les casseurs infiltrés dans nos manifestations ou matchs de foot... Mais commençons par nous demander quelle serait notre réaction personnelle si notre fils/fille nous annonçait qu'il voulait épouser un/une musulmane, ou se convertir ?... Enfin, a-t-on assez dit qu'à coté de mille émeutiers, il y a eu parfois jusqu'à 200.000 égyptiens rassemblés place Tahrir pour réclamer la paix interconfessionnelle, figure éminente de l'Egypte. Paix qui se revendique au jour le jour sur les murs et drapeaux dans les rues, arborant la croix et le croissant autour des couleurs égyptiennes…

                Alors oui, bien évidemment on peut non seulement retourner dans ces démocraties naissantes, mais on le doit ! Les jeunes égyptiens modernes, pleins de promesses et de potentiel, ne comprendraient pas longtemps que les touristes européens investissent en masse des pays sous dictature (la manne alimentant alors essentiellement le système), et ne reviennent pas lorsque fleurit la démocratie ! Il nous faut quand même être cohérents avec nos idées ! Ils le comprendraient d'autant moins que ces révolutions sans soutien ont mis au jour les compromissions des pouvoirs occidentaux avec les dictateurs de ces pays, dans les buts inavoués -car inavouables- de pouvoir impunément continuer à piller leurs richesses naturelles, et de se décharger sur eux du blocus de l'immigration, dans un but bassement électoral tout en conservant une certaine façade humaniste… Ce que les peuples égyptien et tunisien ont acquis relativement sereinement au prix de grands risques, ce que les peuples libyens, syriens, yéménites paient aujourd'hui plus cher, il appartient à nos peuples confortablement avachis dans leur bien-être et leur léthargie (mais que l'Orient peut réveiller, y compris au niveau de la foi, pour notre propre résurrection !), de l'accompagner, pour que l'espoir de vivre dignement de l'autre coté de la Méditerranée devienne une réalité concrète, stabilisante, offrant un horizon ensoleillé, et que sa déception cesse de pousser les plus désespérés à des exils suicidaires (et qu'il est en attendant de notre devoir humain d'accueillir) ! Il est bon par exemple de voir en parallèle la jeune société civile espagnole manifester à son tour contre une corruption du monde par l'ultralibéralisme et l'accaparement des pouvoirs par l'argent et une poignée de dictateurs économiques plus riches que certains peuples entiers ! Je n'y verrais pas forcément une influence Nord-Sud ou Sud-Nord des révolutions, mais plutôt une prise de conscience globale, un réveil collectif (aujourd'hui Taizé, Ryanair, Couchsurfing ou Facebook ouvrent et rassemblent bien davantage la jeunesse mondiale que toutes les analyses socio-politiques auxquelles ils ne croient plus et ne laissent aucune prise). Réveil de conscience donc que les crises qui nous touchent tous doivent conduire à un réel partage, par une réduction des trains de vie indécents -à commencer peut-être par le nôtre-, un travail au service de l'Homme et non du profit, et une réelle justice dans nos rapports - bref, des valeurs bien évangéliques ! Le vide touristique en Egypte et Tunisie, à recombler au plus vite, peut par exemple être l'occasion de rompre avec un tourisme indécent qui s'y était développé, outrancier et coupé des réalités locales, pour y rebâtir un tourisme responsable, de proximité, de modestie, de rencontres. Pour nous chrétiens tièdes, partir à la rencontre des musulmans ordinaires, des chrétiens orientaux minoritaires, prier avec et pour chacun, aller en pèlerinage auprès des pauvres vivants du Moqattam plutôt qu'auprès des tombeaux des Pharaons, encourager le modeste plutôt que le pharaonique en général, se révèlera un bien plus beau et riche voyage vers soi-même et vers l'Autre que n'importe quelle promesse de tour-operator sur papier glacé !

                                                                                                                                                             H.D.