Perles du langage pèlerin

            Je trouve des choses étonnantes dans les cyber-bulletins dédiés aux Chemins de St Jacques... Chacun y va de sa petite expression un peu provocatrice comme je les aime bien:

            Il y a d'abord les "camino-dépendants", comme si le Chemin était devenu une drogue, dont il faut se refaire une injection chaque année, voire chaque jour de la vie. Je ne saurais que leur conseiller une bonne cure de désintoxication (pas en restant devant la télé tout de même !), car le Chemin au lieu d'être une addiction est avant tout libérateur. A l'image de la démarche chrétienne qui le fonde, le pèlerinage, "faire" le chemin, ou plutôt se mettre en chemin, est entrer en liberté, celle des enfants de Dieu abandonnés à la Providence. Loin des images médiatiques d'une Eglise coercitive, relisons la Bible: le Christianisme est bien la religion du chemin de la liberté. Libération des ténèbres dès le commencement, libération des esclavages (notamment dans l'Exode), libération des ritualismes inhumains, émancipation de la femme, justice et libération des opprimés (Isaïe, Prophètes, Ps 142,8), étonnante libération des prisonniers (Dn 3,25, Ac 5,19 et 16,26), libération par la vérité (Jean 8, 32-36), liberté de parole (1Co 9,1 et 19 , 2Co 6,11), Esprit de liberté (2Co 3,16-17), liberté même de l'Eglise (Ga 4,26), et bien sûr libération par le Christ (Ga 5,1 et 13, Ep 2,18, Jacques 1,25 et 2,12, 1Pierre 2,16, etc.). Une chose est donc de se considérer avec amusement ou nostalgie "camino-dépendant" ou "récidiviste au pèlerinage", tout autre chose est de devenir ce que l'on est appelé à être, pèlerin à vie, pèlerin par la vie, pèlerin par toute notre vie, c'est-à-dire entrant totalement librement dans la Vie, à laquelle Dieu nous appelle. Le Chemin de St Jacques y est une très bonne introduction, mais c'est le Chemin de notre Vie qu'il nous faut ensuite entreprendre !

            Dans le même registre humoristique, j'ai noté la "Santiagothérapie". Il ne s'agit sans doute pas ici des quelques sérieuses guérisons miraculeuses qui peuvent être obtenues lors d'un pèlerinage effectué par vœu dans une démarche de foi sincère. On pense plutôt à tout le baume et le bien-être que peut apporter cette expérience de rupture par rapport à notre quotidien maladif, voire à une fuite du quotidien. Mais l'on aurait tort de dénigrer cette fuite du réel, car le pèlerinage est bien une salutaire guérison. A condition de respecter les doses prescrites bien sûr ! Car il ne s'agit pas de nous retirer du réel, mais bien de faire une cure (d'amaigrissement entre autres, c'est-à-dire d'humble dépouillement), pour y revenir plus serein. N'oublions pas que le pèlerinage n'est achevé qu'au retour chez soi ! Alors oui, la Sécu devrait rembourser le pèlerinage à St Jacques, car la santé spirituelle est sans doute le meilleur garant de la santé physique… à condition bien sûr aussi de ne pas transformer le pèlerinage en orgie: la "Santiagothérapie" par overdose de "menu del peregrino" çà ne marche pas !

            Il y a encore les habituels pamphlets contre les "tronçonneurs" (et "tronçonneuses"), traduisez ceux qui font le chemin par étapes. Mais qui ne le fait pas par étapes ? Qui ne s'arrête pas dormir la nuit, voire même l'après-midi histoire de mieux réveiller son voisin avant l'aube pour lui faire savoir à grands renforts de sacs plastiques qu'on part "à la sacro-sainte fraîche" ? Il serait même très tendance parait-il de suivre les "étapes" du bouquin, une manière comme une autre d'influer sur le libre pèlerin, commercialement s'entend. Et si on changeait un peu de livre ? Reprendre le bon vieux Codex Calixtinus ? C'est-à-dire "faire" St Jean pied de port - Santiago en 13 étapes, marchant de l'aube au crépuscule pour profiter pleinement du jour que Dieu nous donne, et reposant au soir sa tête sur la première pierre venue, sans avoir calculé si l'on est bien dans la moyenne des 15 ou des 25 km/jour que l'on s'octroie avec fierté dans sa tête ? Voilà des vrais pèlerins qui ne tronçonnaient pas, ou si peu, avec leurs 75 km/jour de moyenne ! Çà c'est de la bonne bûche, pas de la sciure de bois ! Et si l'on revenait au vrai livre du pèlerin, la Bible ? Les Hébreux, dans ce qui fut THE pèlerinage par excellence, ont mis 40 ans pour aller de la Mer Rouge à la Terre Promise, Israël, allez, un bon 300 km, en marchant soi-disant jour et nuit (Ex 13,21), sans rechange et sans ampoules (Né 9,21) ! En voilà qui ont dû tronçonner ! Parce que soit c'étaient des vrais lambins (ah, les groupes !), soit ils se sont perdus (ils n'ont en tout cas pas visé le raccourci direct au GPS !). Des étapes ils en ont fait, c'est même Dieu qui les leur cherchait parfois (Nb 10,33, Dt 1,32-33), comme lorsque l'on s'abandonne à la Providence, et que l'endroit où l'on est accueilli à l'improviste s'avère 10.000 fois plus merveilleux que tous les gîtes dont on a été providentiellement refoulés. Leur pèlerinage avait-il moins de valeur que celui du traditionnel St Jean Pied de port - Santiago en 30 jours d'affilée "comme dans le guide" ? On ne peut juger une démarche qu'à ses fruits (Lc 6,43-45): le leur est d'être entrés dans la Terre Promise, après 40 ans de patience ! Nous, arrivés à Santiago après 13, 30 ou 3650 jours, ou plutôt rentrés chez nous (après combien de jours encore ?) au terme de notre pèlerinage, avons-nous atteint notre Terre Promise ? Quel est le fruit de mon pèlerinage, de mes étapes, et de ma progression ? Alors, gros tronçonneurs ou petits tronçonneurs, pourquoi ne pas nous attaquer à tronçonner la poutre qui est dans notre œil avant d'aller chercher la paille dans celui du voisin (Mt 7,3-5) ? Le chemin est une démarche, pas un marathon. Il est clair que pouvoir accomplir cette démarche dans la continuité de l'abandon pèlerin du départ jusqu'au retour (Ps 120,8) est une chance inouïe dont on ne peut s'enorgueillir. Mais encore faut-il prolonger cette continuité dans le quotidien de notre vie. Sinon, on n'a fait que la tronçonner !