Ma vie tient à un fil
500
ou 2000 kms de long, 50 cm de large : combien de pèlerins ont surligné de
leurs pieds ce trait, ces traits, qui dessinent leur toile d’araignée sur les
cartes d’Europe ! Les chemins vers l’Etoile ! Etonnante étroitesse et
étonnante convergence de l’universalité ! Image d’Epiphanie !
Mais
qui allons-nous ainsi adorer en ce champ d’étoiles ? Quels trésors
véhiculons-nous ainsi, qu’avons-nous à déposer au terme de cette marche
aimantée ? Pour sûr le plus précieux, l’essentiel ! Le superflu a
déjà été renvoyé au premier bureau de poste rencontré, et le pèlerin aura
encore pu ensuite se dépouiller de ces autres poids que la Poste ne prend pas
en charge.
Le
pèlerin est un mage funambule, qui danse, avide de légèreté, au dessus du Niagara
du superflu, sur ce fil magique ! Et nous sommes les mages mêmes de cette
magie ! Car du fil conducteur vers l’Apôtre on ne tombe pas. Peut-être, au
bout, le retour vers le monde d’en bas nous fera-t-il tomber de haut. Mais
c’est faute d’un retour posément lent vers ce monde dont il ne nous coupe pas
mais auquel il nous relie : comme d’un sommet, à vouloir redescendre trop
vite, on risque la chute qui fait perdre le bénéfice de la victoire !
Le
fil des flèches jaunes n’est pas non plus le « suivez la ligne
jaune » de la caserne, où la moindre incartade vous vaudra les foudres de
la sentinelle. Jamais chemin de St Jacques n’a été davantage Chemin de St
Jacques qu’à l’écart des autoroutes à candidats-pèlerins. Dès l’origine ;
car il y a autant de départs et de chemins que de chez-soi, et chaque jour on
remet çà : partir de soi, de là où l’on en est, pour viser l’Ailleurs qui
nous aimante ! « Merci de m’avoir fait quitter le GR65 pour prendre
le Chemin de St Jacques » disait une pèlerine ! Mon chemin ! Oui,
chemin magique !
Mais
quelle est cette magie ? Est-ce la raison qui fait que tant de pèlerins
ont du mal à quitter le Chemin et « récidivent » année après
année ? Luc Adrian écrivait dans son remarquable livre Compostelle:
« je suis désormais de ce Chemin comme d’un pays. Etroite contrée de
l’élargissement, qui n’a pas un mètre de large… Elle n’est qu’un tremplin vers
la Terre promise ». Porte étroite de l’élargissement, comme celle de
Bethléem ? Oui, il y a là un véritable prophétisme du Royaume ! Beaucoup
ressentent l’intuition de ce prophétisme dans le miracle quotidien de la
diversité des rencontres et de la cohabitation : le voisin snobé, le
marginal refoulé, l’ancien ignoré, le jeune dénigré, l’étranger inquiétant,
sont sur le chemin des frères compagnons de marche. Et le soir, dans la
polyphonie des divins ronflements, le lion dort avec l’agneau, et Dieu comble
chacun de ses bien-aimés qui dorment (ou essaient…). Car le Royaume est en
marche lui aussi. Et ceux qui en tracent le Chemin en sont les Prophètes.
Mais
le pèlerin est encore Créateur. Luc Adrian ajoutait : « Dans un
espace qui a une direction, le pèlerin se laisse tisser par un temps qui va
quelque part. Ses pas le libèrent de l’éternel retour, il échappe au temps
païen, le temps cyclique des Grecs, de l’Hindouisme, des week-ends tous les six
jours et des congés payés tous les douze mois. Le pèlerin progresse dans un
temps droit, et va vers un avenir dont il accepte l’imprévu ». Du Tohu-Bohu
originel, du new-age de la création en gémissement, où tout
« glisse, grouille et rampe » (Gn 1 ;
de quoi vous donner des frissons dans le dos !), du marasme de sa vie
ordinaire, le pèlerin passe à une démarche qui a un Sens. Comme Dieu, il
parvient à « écrire droit avec des lignes courbes ». Le fil du chemin
devient le Fil de sa Vie.
L’hospitalier
lui-même tisse sa vie de ce fil : appelé ici ou là, un peu en désordre
géographique apparent, de St Privat à Foncebadón, de Grañón à Estaing, de Lourdes à Rome, il relie aussi les
fils des pèlerins d’ici et de là, et les accroche à la toile. Non pas
sédentaire, mais nomade du même réseau, bâtisseur des nœuds de la rencontre, il
est le tisserand de la toile, celui qui relie, qui fait re-ligion,
l’artisan de l’Eglise des Chemins.
Mais
le WebMaster, la Maître de la Toile, reste celui qui
Est le Chemin, le VVV : la Voie, la Vérité et la Vie. Le Christ. Si tout
baptisé en est prêtre, prophète et roi, le pèlerin y est déjà mage, prophète et
créateur ; l’hospitalier l’araignée laborieuse et agile.
Avec le
recul de notre vie, lorsque l’Aube nouvelle aura déposé sa rosée sur les fils
invisibles de cette œuvre universelle, nous pourrons contempler dans toute sa
splendeur le magnifique ouvrage que nos pas réunis auront tracé !