Fioretti du Chemin
Les « Fioretti » nous sont connus par les compagnons de St François d’Assise, qui notaient sur leurs carnets de compagnons de route ces « petites fleurs » - en français on dirait plutôt ces petites perles – qui fleurissaient leur vie de pauvres itinérants. Les Franciscains n’ont pas laissé se démoder le terme : à Istambul, dans leur église encastrée au milieu des vitrines de la principale artère commerçante moderne, ils ont recueilli (et publié) toute une série de ces « petits miracles au quotidien » qui disent le plus souvent les merveilles de Dieu opérées dans les cœurs (la plupart musulmans) venus prier là…
Mais laissons d’autres pèlerins nous conter fleurette, puisque telle est la traduction française du terme…
Un beau témoignage par exemple d’un jeune un peu révolté, dont les tatouages disaient cette révolte, parti il ne sait trop pourquoi sur ce Chemin de St Jacques, mais convaincu dès la première étape qu’il voulait « faire peau neuve ». Il en avait marre de ces tatouages dont il savait pourtant qu’il garderait leurs stigmates toute sa vie. Et voilà qu’au premier accueil (chrétien, et il se demandait bien comment il avait pu finir là… -aujourd’hui il sait !), ému, mêlant à l’eau de la douche ses propres larmes, il en ressort… avec la peau d’un nouveau né ! Son désir était sincère, il a été écouté : lavé de ses tatouages, et surtout lavé de son passé rebelle !
Il en est d’autres qui font le pèlerinage avec ce désir clair d’être purifié d’un passé trop noir. C’est une démarche ancestrale de pèlerinage, qu’on appelait de « pénitence » ou de « rachat ». Aujourd’hui on parlerait volontiers de « peine alternative » ou d’« alternative à la peine » : c’est le cas de ces jeunes, petits délinquants, qui ont choisi de faire le Chemin de St Jacques, accompagnés d’un éducateur et dans des conditions rudes, à la place d’une peine d’emprisonnement. S’ils arrivent au bout sans le moindre accroc, ils sont blanchis ! Et çà marche, c’est le cas de le dire ! Un casier judiciaire blanchi, étape après étape, n’est-ce pas là un bien plus beau résultat qu’un carnet de tampons engorgé de « sellos » ?
Le miracle est le même que dans le cas du « tatoué détatoué » : c’est celui du dépouillement. Pas seulement alléger le sac, mais enlever le pouilleux en nous. Au lieu de vouloir en rajouter, collectionner, accumuler, montrer, d’un coup on recherche le blanc, le pur, le vierge, ce qui n’a plus rien d’ostensible si ce n’est cette pureté ! Se mettre en « vacance » ! Et c’est dans ce vide, espace désencombré, que Dieu peut enfin trouver une place ! Depuis 2008 ans qu’il la cherche dans nos auberges ! L’auberge de Grañon l’a compris, qui n’a pas de tampon, car elle sait l’ambiguïté de ces « sceaux » qui envahissent les paperasses des créanciers et nos créanciales, sans lesquels un document ne vaut rien, ou dans lesquels on imprime tout son orgueil ! Le sceau y est un baiser, parce qu’il imprime le cœur, là où nul autre ne pourra en voir la marque, mais là où Dieu laisse son empreinte durable !
Mais les miracles du Chemin ne sont pas faits que de surnaturel ou de juste récompense à la peine que l’on se donne. Il n’y a d’ailleurs jamais de magie, ni d’«énergies», dans les miracles. Ils sont quotidiens, et imperceptibles comme la foi dont ils sont le fruit. Car Dieu n’agit pas que dans le grandiose et le visible. Il agit d’abord dans le secret et le petit.
Le premier miracle du Chemin, qu’on ne réalise qu’après coup, c’est d’abord que l’automobiliste marche ! Celui qui ne concevait pas de ne pas prendre la voiture pour aller acheter ses cigarettes à 100m de là, se découvre capable de faire 1500 km à pied, sans pédale d’embrayage – et parfois sans tabac (attention, un miracle peut en cacher un autre !). Il suffit de débrayer une bonne fois pour toutes, et de passer la vitesse naturelle, celle pour laquelle nous avons été créés !
Le miracle, ce peut être aussi pour Madame de découvrir son mari faisant la vaisselle dans un gîte (Mesdames, si vous saviez combien de pèlerins m’ont demandé de ne pas les prendre en photo (compromettante !) en train de faire la vaisselle !!!).
C’est encore, en quittant un univers de pub et de superficialité, de faire l’expérience inattendue d’une profondeur.
C’est encore, si l’on est resté sourd aux répétitifs conseils de prudence des gens « avisés » (ceux qui ne partiront jamais, parce que la solitude, le froid, le chaud, les montées, le plat, la fatigue, les gîtes, la gastro, les tarifs, la boue, les kilomètres, le sac, le téléphone…), le miracle d’arriver, tout simplement, en bien meilleur état d’esprit que si l’on avait prêté l’oreille aux empêcheurs d’aller de l’avant, le seul véritable obstacle à vrai dire ! Et peut-être, car je le répète, un miracle en cache un autre, en fermant l’oreille à ces bruits incongrus, d’avoir perçu dans le silence laissé, une petite voix, celle qui appelle patiemment depuis toujours, et qu’on n’avait jamais entendue (ou voulu entendre…) !
Oui, il faut le dépouillement, le blanchiment, le vide et le silence, pour que Dieu trouve l’Espace où s’installer et cheminer, miraculer, avec nous. Cet espace est parfois une faille de nos vies (deuil, maladie, abandon, perte d’emploi…) : comme dans la nature, c’est dans les failles que les eaux vont s’insinuer, creuser, former une rivière, un glacier, puis une immense plaine : Dieu prendra l’espace qu’on lui laisse ! Sur les grands espaces du Chemin, il faut se faire tout Espace au Dieu des grands espaces et des vastes horizons !