Du GR® au Chemin de Vie
Une pèlerine écrivait à l’Hospitalité St Jacques : « merci de m’avoir aidée à quitter le GR65 pour prendre le Chemin de St Jacques » ! Même itinéraire, et pourtant tout change !
A Accous, sur la Voie d’Arles, le GR s’arrête brusquement (même si le balisage « Chemin de St Jacques » continue) : trop de kms le long de la RN134 (voire sur la Nationale) ont très justement amené la FFRP à déclasser « GR » cette étape avant le Col du Somport, et à enlever les mythiques marques rouges et blanches, symboles et repère du pèlerin moderne (à tel point qu’il en adopte vite le bronzage) ! « Déclassement » allègrement repris par les guides du monde entier, qui y vont chacun de leur petit avertissement joliment encadré : route dangereuse, trop de camions, et maintenant les rochers qui tombent, bref : prenez le bus, horaires à l’appui parfois. S’il est vrai que cette route a un triste palmarès d’accidents de poids-lourds (camions et bus en tête !), et que le pèlerin est vraiment un être fragile à devoir parfois se blottir contre la paroi rocheuse pour éviter les mastodontes, la protection de St Jacques fait peut-être qu’aucun accident n’a encore touché ces marcheurs pour l’instant. Il n’en reste pas moins qu’il faut continuer à le prier pour chacun de ceux qui s’engagent courageusement sur la voie de la fidélité à leurs pieds, et que le pèlerin doit aussi de son coté assumer la plus grande vigilance et sa propre Responsabilité. Or il est clair que le mot n’est pas à la mode : les avertissements des guides (et autres) respirent la déresponsabilisation ambiante, et les pèlerins suivent allègrement : affichant parfois la veille leur désir de précéder l’aurore pour braver la longue étape pédestre, on les retrouve à 9h à l’arrêt du bus sur la Nationale, après une bonne « pause » café – croissant - nouvelles du Tour de France au bar en face. Dans le bus ils gonfleront le lot des plus timorés encore, qui auront choisi l’option « sécuritaire » déjà 3, 10 ou 30 km avant les zones dangereuses (2 kms au total), et qu’ils dépasseront sans complexes de 10 à 20 km « pour être plus sûrs » ! Ce faisant, il est vrai, on gagne 2 jours de pélé, la montée au Col du Somport (1632m, point culminant des chemins de St Jacques) est grandement facilitée, le sac reste bien au sec en soute à l’abri des éventuelles intempéries montagnardes, et on ne risque pas de rencontrer l’ours !
Ni l’isard d’ailleurs, ni la marmotte, ni le gypaète des Psaumes, ni le grand tétras ! Ni l’Hospitalet historique de Borce, mentionné par Aymery Picaud, et admirablement réaménagé dans sa vocation retrouvée. Ni les ruines de l’Hôpital Ste Christine du Somport, l’un des quatre haut-lieux de l’hospitalité médiévale ! Et du passage par cette Voie du Somport, pleine du calme des voies « secondaires » et de la splendeur des sommets, qu’en fait-on si c’est pour la court-circuiter intentionnellement ? Et du point culminant qu’en fait-on si c’est pour l’ignorer dans toute sa dimension d’effort, de mérite, d’incertitude, mais aussi de récompense, de contemplation, de jubilation ??? La mode sécuritaire doit-elle condamner tous les sommets, annihiler tout par le bas ? Car oui, une route de montagne est potentiellement dangereuse, et celle-ci l’est. Mais ne se complait-on pas par ailleurs à avoir traversé héroïquement des bois autrefois infestés par les loups et les brigands, à avoir « fait » un chemin dont beaucoup ne revenaient pas au Moyen-Âge, à avoir bravé par une belle journée d’été cet Aubrac si terrible en hiver, ou par une douce journée de printemps ces redoutables « mesetas » si arides en été (faute de Guardia civil les patrouillant avec citernes d’eau) ?
Alors ne pourrait-on pas affronter lucidement aujourd’hui les nouveaux détrousseurs « officiels » du Chemin, et l’objectivité du risque, qu’il s’appelle camion, rocher, taureau, neige, soleil, arnaqueur, gourou, ésotérisme, consumérisme, gastronomisme, publicité, voire « service au pèlerin » ? Le risque est une partie constitutive fondamentale du pèlerinage, et le plus grand danger n’est-il pas celui de vouloir l’esquiver ?
Un danger peut avoir des conséquences fatales, et il faut encore et toujours prier humblement pour ceux qui ont terminé leur pèlerinage terrestre en Chemin. Mais la déresponsabilisation est un danger bien plus insidieux, car elle tue l’Esprit. Elle tue ce qui fait le Chemin et ce qui fait l’Homme en l’homme. Alors, comme disait Maurice Zundel, « ne nous préoccupons pas toujours tant de savoir comment sera la vie après la mort, que de savoir si nous serons des Vivants avant la mort ! ». Que l’interruption du GR nous aide à prendre le Chemin de Vie !
Heureuse idée découverte dans la
vallée voisine : la Voie du Piémont Pyrénéen en Bas-Béarn et la traversée
des Pyrénées par la Vallée d’Ossau ont été excellemment balisées en bleu et
jaune, couleurs de Compostelle : marques régulières type GR et
panneaux-coquilles aux intersections, avec variantes bien indiquées en ce pays
où les pèlerins se croisaient dans tous les sens, balisage aller et retour… Une
idée à promouvoir partout où le GR n’existe pas encore et là où une variante
plus jacquaire s’imposerait. A quand des chemins de pèlerinage spécifiques
facilitant la démarche spirituelle longue distance plutôt que le
tourisme-découverte local et le commerce ?