Comment faire pour ne pas avoir
d'ampoules ?

Comme d'habitude, la réponse est dans la Bible:
"40 ans tu en pris soin au
désert, ils ne manquèrent de rien, ni leurs habits ne s'usèrent, ni leurs pieds
n'enflèrent" (Livre de
Néhémie, 9,21), ou encore "Ton pied n'a pas enflé, au cours de ces quarante ans
! […] Garde-toi de dire en ton cœur : «
C'est ma force, c'est ma vigueur qui m'ont fait agir avec cette puissance.»"
(Deutéronome 8,4); "Je vous ai fait
aller quarante ans dans le désert, sans que soient usés vos vêtements sur vous,
ni tes sandales à tes pieds" (Deutéronome 29,5).
Un pèlerinage de 40 ans,
et pas une ampoule ! Pas une courroie de sandales qui a pété ! Vous me direz,
vous qui avez lu et relu en détail l'incroyable carnet de route du peuple Hébreu
dans le Livre de l'Exode: "en 40 ans, ils n'ont fait que quelques
centaines de kilomètres" (la distance que tout un chacun parcourt en 40
ans à raison de deux aller-retours quotidiens du lit
à la télé…). Aller du Nil au Jourdain, aujourd'hui n'importe quel
"bon" pèlerin de St Jacques vous le ferait en 2 semaines chrono
(c'est même pas Burgos-Santiago !)…
C'est que justement, le
pèlerinage-exode (et c'est un pléonasme car étymologiquement le pèlerin est
l'étranger, l'exilé) des hébreux n'est pas un pélé-chrono
("je me donne 3 semaines pour arriver à la Terre Promise à raison de 30
kils par jour, demain je dors au Royal Louxor puis j'ai réservé au Hurghada Beach Club puis au Aqaba Gulf Hotel…").
Il y a d'abord les circonstances atténuantes à leur accorder: un groupe c'est
long à démarrer, alors un peuple, imaginez…; un guide réticent (Moïse, pas du
tout enclin à accepter la responsabilité de guide confiée par le Patron); des
pèlerins rebelles (on bouffe mal, c'est quoi ce truc ramassé par terre qu'on nous
donne à manger, où on est ?, quand est-ce qu'on arrive ?, c'est plein de
scorpions, finalement on était encore mieux à la maison !); une météo
défavorable (fait chaud, la fontaine d'Irache
-pardon, du Rocher- à sec, même pas d'eau…); un balisage nul (eh oui, le coup
des Dupont/d qui tournent en rond dans le désert, ce n'est pas Hergé qui l'a
inventé !), etc. Il y a surtout le fait que s'ils ont mis 40 ans à arriver au
But, c'est qu'il leur fallait arriver au moment propice: 40 ans c'est toute une
symbolique pour dire l'endurcissement des hommes, leur lenteur à être prêt à
rencontrer Dieu en sa Terre Promise, et toute la patience de Dieu !
Pourtant ils ne
lésinaient pas sur l'effort physique les gaillards, marchant de jour comme de
nuit, par 50° en plein soleil et sans frontale dans les nuits froides où
sortent les vipères: rien à voir avec le pèlerin moderne déjà sur sa couchette
à midi… S'il y avait eu âme qui vive en ces déserts, sûrement qu'ils auraient
pu vivre l'une des expériences les plus riches du pèlerinage: la rencontre de
l'habitant dans SON rythme de vie, et non dans celui imposé par le pèlerin.
D'ailleurs les hébreux comptaient leurs étapes en journées de marche, et non en
heures de marche: la journée de 24h répartie en 4-5h de marche, 1h de pédicure,
3h de bouffetifaille, 1h de topo-guide
et le reste en position allongée, eut déstabilisé plus d'un juif errant !
Mais faut-il vraiment
remonter à ces temps héroïques pour retrouver ces éternels marcheurs de
l'Infini ? A en croire le fougueux chanoine Aymeri Picaud et son "premier guide" des Chemins de St
Jacques, non. J'y cite le Pape Calixte: "De Borce,
sous le Somport, à Puente la Reina
(de Navarre), il y a trois petites étapes". Tiens, c'est curieux,
aujourd'hui tous les guides en donnent 8 à 10… "De St Jean Pied de Port
(qui ne fait qu'un avec les Ports de Cize alias le
Col de Roncevaux) à Santiago, il y a 13 étapes". Aujourd'hui 30. D'accord,
il trichait: il en a fait 2 à cheval… (bon, un Pape
peut se le permettre…). Mais quand même, il fallait soit marcher 2 à 3 fois
plus vite qu'aujourd'hui, soit marcher beaucoup plus chaque jour. L'on marchait
probablement de l'aube au crépuscule, respectant ainsi une logique naturelle
désormais lapidée par les bruyants adorateurs de "la fraîche" et par
les coureurs de lits qui jugent que passé midi on est hors course.
Cette logique devenue
illogisme témoigne non d'un affaiblissement des capacités physiques, mais surtout
d'un détournement de sens et d'un affaiblissement spirituel. La motivation
première du pèlerin était l'empressement à rejoindre le Sanctuaire ou le
tombeau de l'Apôtre, et donc dans cette hâte divine il était déjà dans une
sorte d'éternité où il n'y avait plus heure chaude, heure froide, heure de déjeuner
ou hora di comida: il y avait avant tout cette envie pressante de la Rencontre,
cette tension vers le But ! Et prendre le cheval quand c'était possible n'était
pas une solution de facilité, ni une entorse au règlement du pèlerin, mais un
moyen de sa hâte vers le But.
Tandis que si le but devient
le lit, la position horizontale, la position du mort, il est clair que la
dynamique de l'être à pied, debout, tendu, tiré en avant, devient plutôt plus
proche de la démarche de l'escargot rampant sac au dos vers son trou. Retour
aux origines de la Création où tout "glissait, grouillait et rampait"
(Genèse 1,20-28) avant que Dieu ne mette l'Homme sur pied ? Peut-être, et dans
ce cas, c'est une déchéance, car le retour aux origines n'est pas forcément un
retour à la source: le paradis naturel n'est advenu qu'avec son achèvement par
l'Homme debout, élevé de terre, tendu vers le Ciel. Il n'est pas dans un horizontalisme
bucolique animalo-végétal. Sans dénigrer le progrès,
il faut reconnaître aussi au règne de la voiture et de la facilité cet effet de
dés-humanisation, où le propre de l'homme n'est plus
la stature debout, pieds sur terre et tête au ciel, mais la sacralisation de la
loi du moindre effort: "aujourd'hui le marcheur est un automobiliste qui a
réussi à se garer" lisais-je quelque-part…
Il y a encore un autre
facteur qui ralentit le pèlerin moderne dans sa (dé)marche de pèlerinage: la question
de la pesanteur et de la légèreté. Il est vrai que l'une des grandes
découvertes que chacun peut faire sur le Chemin de St Jacques est que l'on peut
vivre 1 mois, 2 mois, X mois avec le contenu de son sac à dos. Moyennant cette
chose si légère et d'un poids si pesant, qui vous permet d'acheter le lit de
chaque soir, le carburant pour le ventre et les rustines pour les pieds:
l'argent. Le pèlerin médiéval était peut-être aussi riche, mais il voyageait
sûrement plus léger: il n'avait pas l'Euro et les pièces de sa besace n'avaient
plus cours dans le comté suivant, donc autant voyager sans argent. Par ailleurs
vous n'avez jamais vu de représentation de pèlerin médiéval avec une charrette
ou un sac au dos. Pourquoi ? Parce que tendu vers la Providence, il s'y remet
entièrement. Il est déjà un peu dans cette éternelle légèreté du Royaume. Et
nous n'en sommes qu'à en percevoir les prémices, sans vouloir nous y jeter.
Plongeons dans le pèlerinage, ne nous y préparons pas trop: tout ce qui
programmé est déjà perdu d'avance pour la Providence. Même si elle a plus d'un
tour dans sa besace de pèlerine pour nous rattraper au détour du chemin trop
tracé…
Pour savoir ce qui boostait
encore le pèlerin médiéval, relisons encore le "Guide" Picaud, adapté évidemment aux attentes de l'époque: 16
pages de description des étapes et du voyage, 46 sur les Saints rencontrés et
les dévotions à apporter ! Quasiment rien sur le Miam Miam
et le Dodo, sauf pour avertir des endroits trop craignos et des risques
d'intoxication. Presque tout sur la nourriture et le repos spirituels ! Je
crois qu'il y aurait là matière à revoir la matière de tous les guides actuels.
Bref, le pèlerin était
certainement un être de dévotion, un priant en marche, un proche compagnon des
Saints, et donc marchant main dans la main, pieds dans les pieds, avec eux. Il
nous invite, maintenant qu'il nous attend au But pour partager nos histoires de
pèlerinage (si distinctes et si comm-unes) et rigoler
un bon coup de nos misères, à passer au culte véritable: combien d'heures
passons-nous chaque jour à bichonner nos pieds, nos articulations, nos
chaussettes, et combien d'heures à l'église ou en pleine Création, à bichonner
le Seigneur, nos amis et nos ennemis, à laver notre cœur ? Le temps passé à
tremper les pieds dans la bassine de
bicarbonate, pourquoi ne pas le passer à l'église (quitte à y emmener la
bassine) pour se tremper le cœur, pour se le laisser inonder de la présence des
Saints et du Très-Bon ? Y-a-t-il meilleur remède ?
Sûrement pas. Car un
remède soigne. L'Amour fait des miracles. Et il en est des milliers de miracles
sur ce Chemin, tant qu'il pourrait en être jalonné. Une hospitalière racontait
l'histoire vécue de ce jeune tatoué, qui voulant un jour faire peau neuve, se
retrouve au sortir de la douche… détatoué ! Un autre,
le porte-monnaie plein mais affamé et ne pouvant rien trouver d'ouvert pour
acheter un bocadillo, tombe en Chemin sur un pain
posé devant lui, surgi de nulle part. Un récit archi-connu des légendes de
Saints, mais ce jour là, c'était pour lui, et il a cru. Ou encore cet
universitaire, qui a tout vu, sait tout: il rencontre un aveugle sur le Chemin,
qui lui demande de l'accompagner et lui a… ouvert les yeux !
Bref, je ne sais pas
comment faire pour ne pas avoir d'ampoules (je ne suis pas médecin des corps,
ni des cors), il n'y a pas de recette-miracle, mais il y a des miracles. Le
premier est peut-être que tu ne regardes plus tes pieds pour relever la tête,
et marcher, marcher, léger, dans l'audace et l'Adoration, humblement avec ton
Dieu.